Palê Pary¿        Strona g³ówna
Recenzja, która ukaza³a sie w  26 VII 2003

Roman. Quand la révolution naît sur les ruines de la peste. Les souliers de bal de Jeannette
Je brûle Paris de Bruno Jasienski, éditions du Félin, 317 pages, 9,50 euros.

Paris, été 1928. L'Humanité publie en feuilleton Je brûle Paris d'un jeune écrivain juif et communiste polonais, Bruno Jasienski. Le livre est édité l'année suivante par Flammarion, puis traduit dans le monde entier. Il s'agit, écrit dans la préface de la réédition de 2003 Benoît Rayski " de ce qui fut en son temps le best-seller absolu de la littérature prolétarienne ". Il eut un succès phénoménal, notamment en Union soviétique, cette URSS qui allait neuf ans plus tard exécuter l'auteur et son ouvrage. Benoît Rayski a sorti ce livre de l'abîme où l'a engloutie l'horreur stalinienne. Bruno Jasienski qui avait trouvé refuge à Moscou après avoir été expulsé de France a été fusillé le 17 septembre 1938 et avec lui son livre, " son texte assassiné, maudit, interdit. "

Je brûle Paris est une réplique au pamphlet de Paul Morand Je brûle Moscou, nouvelle de l'Europe galante dans laquelle le futur ambassadeur de Vichy en Roumanie décrivait Moscou comme un repaire de Juifs bolcheviques sales, haineux, revanchards. Je brûle Paris commence par une histoire d'amour banale, celle de Pierre, l'ouvrier au chômage et de Jeannette. Un fait " minime, insignifiant d'apparence et d'un caractère absolument privé " va plonger la capitale dans la catastrophe : " Par un beau soir de novembre, au coin de la rue Vivienne et du boulevard Montmartre, Jeannette dit à Pierre qu'elle avait absolument besoin de souliers de bal. " Pierre n'a pas le sou et Jeannette trouvera ailleurs de quoi satisfaire ses désirs dans la capitale, où les exploiteurs, " bien nourris, aux nuques grasses ", se paient les midinettes dans les bordels ou les hôtels meublés. Paris, capitale du fric et de la luxure le paiera cher, elle va tout simplement disparaître. Au terme de plusieurs mois d'errance, Pierre trouve du travail au château d'eau de Saint-Maur et rencontre René, un ami d'enfance, homme de peine à l'Institut bactériologique. Et c'est ainsi que la haine de Pierre envers la ville perdue va trouver son exutoire : il inocule le virus de la peste au réseau d'eau, le soir du 14 Juillet.

À peine ébauchée, l'intrigue semble se dénouer et le lecteur s'attend évidemment à assister à la lente agonie du temple du capitalisme. Mais Bruno Jasienski est un communiste, internationaliste et il rassemble dans Paris les avant-gardes de la révolution et ses adversaires les plus déterminés. L'épidémie va précipiter les événements. Les premiers effets de la peste provoquent d'abord un phénomène inattendu, la création de mini-territoires autogérés : les Asiatiques du quartier Latin proclament la république autonome des Jaunes, les Juifs occupent le quartier de l'Hôtel de Ville, les Russes blancs Passy, les Anglo-Américains la Concorde, la France restaurée Grenelle, etc. Paris, cerné par un cordon sanitaire de l'armée devient le symbole de la lutte des classes.

Jasienski s'intéresse à quelques personnages, dirigeants ou hommes influents des petites républiques : P'an Tsiang-koueï, le Chinois de Nankin délégué par le Komintern pour enrôler les Jaunes dans la révolution, David Lingslay, le roi du trust métallurgique américain bloqué dans Paris alors qu'il rendait visite à sa maîtresse, le sinistre capitaine Solomine qui achève les Juifs dans la rue, le rabbin Elzéar ben Tsvi qui, comme Moïse, échafaude un plan pour sauver les Juifs et enfin le capitaine Jacques Laval, capitaine de la garde rouge de la république de Belleville, qui voit dans l'épidémie l'occasion unique de détruire l'ordre ancien et fonder une république libre des soviets. Paris brûlera, l'auteur l'a affirmé dans le titre, pour renaître et devenir le noyau de la révolution.

Bruno Jasienski a écrit un livre où coulent les torrents impétueux de la passion, de la haine qui transforment en ces années vingt, les hommes en héros et en tortionnaires. Emportés par le souffle de l'histoire, sans aucun espoir de survie, ils tentent de laisser un héritage spirituel aux générations futures. L'Europe se tord dans ses dernières convulsions dit P'an Tsiang-koueï, " La vieille usurière n'a même pas eu le temps d'écrire son testament qui, néanmoins, existe. C'est nous, et votre prolétariat, qui sommes ses héritiers. Le destin nous a placés ici, dans la métropole du vieux continent, pour que nous recueillions de ses mains raidies par le trépas son héritage. " Le happy end, la révolution sur le champ de cadavres de Paris peut être trompeur. Les péripéties de la peste révèlent des personnages complexes, et dans le cour même de la bataille pour un monde meilleur, la fin justifie les moyens. Pierre, celui par qui tout est arrivé, ne participe pas au mouvement et Jasienski l'oublie carrément après son geste fatal. P'a Tsiang-koueï n'hésite pas à fusiller tous ceux qui présentent des symptômes de la maladie. Et le geste héroïque de Laval pour nourrir la république de Belleville n'a servi à rien.

Paris a brûlé ses pestiférés et va renaître car " quelqu'un était resté vivant que la peste n'avait pas remarqué derrière des murs épais et hermétiquement clos. " Mais l'armée veille autour de Paris, et l'Europe commence à penser à son suicide.

Jacques Moran